Guitare
- N° 1550 - Février 1982
BÉART
Un balladin qui connaît la
chanson
Avec son dernier album (volume 14 : Le beau miroir, 1982), Guy Béart aborde des genres nouveaux. Il s'en est ouvert à notre journaliste, Pierre Lafitan.
Le hasard ferait-il (vraiment) bien les choses ? Voilà un moment que je voulais rencontrer Guy Béart, histoire de savoir s'il avait remisé définitivement sa douze cordes au grenier. Courant septembre, je prends mon téléphone et j'apprends qu'il est en train d'enregistrer un album. Après trois ans de silence...
Je n'ai pas de crayon près de moi, je ne suis pas rasé, j'attends un coup de fil. Laissez un message demain matin sur mon répondeur, en indiquant votre nom, votre âge, votre curriculum vitae.
Après une série de rendez-vous reportés, il m'accueille dans sa maison de Garches. Apparemment, le temps ne lui a pas enlevé ses couleurs. Et il reste vert jusque dans le regard.
Vous voulez que je vous parle de mon disque, j'imagine ?
Oui... Pour commencer.
C'est un peu un travail de groupe. Comme toujours, j'ai écrit les paroles et les mélodies. Pour le reste, c'est-à-dire les arrangements, l'habillage, bref, le travail de haute couture, j'ai convoqué chez moi les musiciens avec lesquels j'ai l'habitude de collaborer et que j'aime bien : les guitaristes Tison, Basil et Mallia, puis Romanelli, Jean-Claude Petit et je leur ai dit : « Voici les textes et les lignes mélodiques. Maintenant, on s'y met chacun de son côté et on se retrouve dans quelques jours au studio ! »
C'est ce qui s'appelle travailler sans filet
C'est la meilleure façon d'obtenir quelque chose de spontané, de vrai.
Et ça a marché ?
Dans l'ensemble, le résultat a été étonnant. Bien sûr, on n'a pas tout fait d'un seul jet. On a recommencé deux ou trois fois certains passages, notamment le thème de guitare basse de Mou doux flou, jusqu'à ce qu'on parvienne à un consensus (quel affreux mot, vous ne trouvez pas ?)
Les guitares sont présentes dans tous les morceaux ?
C'est un festival de guitares, comme d'habitude. Mais contrairement à ce qui se passait lors de mes précédents enregistrements, nous avons largement donné la vedette aux guitares électriques, la guitare sèche n'intervenant qu'occasionnellement. De même, nous avons énormément utilisé les synthés. Les musiciens français maîtrisent bien, maintenant, les systèmes nouveaux. Il y a encore peu de temps, je n'utilisais pratiquement pas de synthé : c'est un matériel qu'on dominait mal chez nous. Quand Romanelli habille La grève du rêve (un des titres chocs du disque), on n'a plus qu'à se mettre à genoux. De même, il y a quelques années, j'employais très peu de batterie dans mes disques, parce qu'alors les batteurs, à quelques rares exceptions près, faisaient boum.. boum... C'était de la marche... Alors que la batterie est un instrument. Depuis, heureusement, ils se sont nettement améliorés. Notamment ceux qui font de la percussion. Aussi, il y a beaucoup de batterie dans mon disque. Et, comme pour le reste, les parties ont été quasiment improvisées.
Guy Béart
a le culte de l'amitié. Nous le voyons ici avec Anabel Buffet et Marie
Laforêt (ci-dessus à gauche),
Henri de Monfreid et Maurice Biraud (ci-dessus à droite), Claude Pompidou
et Olivier Guichard (ci-dessous à gauche) et
lors de son émission de télévision Bienvenue, entouré
d'un public attentif (ci-dessous à droite).
Quels thèmes abordez-vous dans ce disque ?
Ceux qui me sont chers, c'est-à-dire
l'amour, bien sûr (dans Combien je t'aime ou Mon amour, mon
amour) ; l'angoisse devant les années qui foutent le camp (Le
beau miroir), devant l'uniformité, la déchéance de la
poésie (La grève du rêve) ; la solitude (Pleure
Paule, pleure) ; la franche rigolade aussi (Trouilletulaire) ; et,
ça c'est nouveau, l'inquiétude politique (dans Les pouvoirs
et surtout Si la France).
« J'aime bien qu'on m'écoute et si possible qu'on me ressente.
»
Sur le plan musical, quels genres avez-vous choisis ?
Cela va du folk à la pop, en passant par le country, le jazz, et même des rythmiques slow traditionnelles. Par-delà la diversité des styles, nous avons essayé d'obtenir un ensemble cohérent et dense qui soutienne bien les textes, sans les supplanter. C'est ce qui est très important. Je sais bien qu'aujourd'hui les paroles n'ont plus tellement d'importance et qu'on ne comprend rien à ce que racontent soixante pour cent des chanteurs, tellement la musique est mise en avant. Mais moi, j'aime bien qu'on m'écoute et si possible qu'on me ressente, surtout lorsque je propose des textes nouveaux. C'est ma fierté d'auteur. Cela ne porte d'ailleurs préjudice en rien à la musique qui, au contraire, flirte avec la voix. Prenons l'exemple de Combien je t'aime (c'est le morceau fétiche de ce disque). La guitare électrique de Basil y répond, d'un bout à l'autre, à ma voix. C'est un véritable duo d'amour, une sorte de miracle. Cette chanson dure plus de six minutes, avec un long instrumental au final, que je n'ai pas voulu shunter. Quand j'ai dit ça à Socquet de RCA, il m'a dit : « Je ne m'en suis pas rendu compte, il y a un tel climat là-dedans. »
Vous ne touchez pas à la guitare dans ce disque ?
J'ai préféré laisser faire les professionnels.
Pourtant, autant que je me souvienne, vous vous défendiez fort bien. Bien des jeunes qui débutent à la guitare apprennent d'abord l'Eau vive...
Oui, mais depuis le temps où je jouais l'Eau vive aux côtés du guitariste espagnol Ramon Cucto (le film date de 1958), j'ai beaucoup perdu. Je suis devenu un déménageur de la guitare.
Comment ça ?
Le succès aidant, je me suis mis à faire des tournées et comme j'adore le rythme et que les batteurs de l'époque ne jouaient pas exactement comme je le sentais, je ne résistais pas au désir d imposer moi-même le rythme et les harmonies en jouant heurté, en martelant volontiers la caisse, cela au détriment de la finesse d'exécution. De sorte que j'ai fini par perdre le doigté. Oh ! certes, je joue encore. Je peux vous sortir, quand vous voulez, tous les morceaux du disque en y mettant du feeling. Mais devant Basil ou Tison, je me fais quand même petit...
Vous n'avez pas l'intention de vous y remettre ?
J'ai repris des cours, il y a deux ans (une heure par jour), puis, avec ma vie de c... j'ai arrêté. Mais je compte bien retrouver les bonnes habitudes et apprendre notamment le picking. J'ai loupé l'occasion lorsque Serge Derrien, un guitariste breton que j'admire et qui m'accompagne souvent d'ailleurs, était en instance de divorce. J'ai espéré qu'il allait vivre à la maison, ce qui m'aurait permis de faire de la musique tous les jours. Mais ce petit salaud est tombé amoureux d'une autre femme. C'est dommage, il se serait régalé ici, car ce ne sont pas les guitares qui manquent ! Venez, je vais vous montrer... En voici déjà une, dans les bras de ce singe grandeur nature, qui s'appelle Zyeux, car il a des yeux étonnants. On va aller dans l'entrée, maintenant. J'en ai rangé quelques-unes dans un placard. Voici une Martin, je l'ai achetée aux États-Unis, il y a cinq ans. Elle est douce. Je l'aime bien. Parfois, je la caresse. Là, vous avez une douze-cordes Favino 1965. Elle est toute blanche et elle a un son très pur. On dirait un clavecin. Je m'en sers un peu moins car elle use mes doigts. Je n'emploie pas de médiator. Ici, c'est une Ovation. Je l'ai depuis peu. Celle-là, dans le coin, va aller en réparation, elle a la clé du mi grave qui foire. Suivez-moi encore... Voilà une autre douze cordes, toujours Favino. Voyez comme le bois est usé par la trajectoire de la main. Pourtant, j'ai mis une protection, mais elle est quand même mangée.
Combien possédez-vous de guitares ?
Une bonne quinzaine. J'avais une guitare espagnole aussi, une Ramirez 1922, une très belle pièce. Un jour, je reçois Manitas de Plata à Bienvenue. À l'issue de l'émission, je lui dis : « Écoute, tu es venu, ça m'a fait un grand plaisir, tu as admirablement joué, écoute, je vais t'offrir une guitare. » J'habitais alors une petite maison à Saint-Cloud. Je possédais déjà beaucoup de guitares. Je crois que c'était en 1966. Sur ces entrefaites, Manitas quitte le studio. Je reste encore un peu puis je rentre chez moi. À ce moment-là, une amie qui habitait à la maison me dit : « Il y a un gitan qui est venu et il a pris une guitare. » Et cette guitare, je l'aimais beaucoup. Elle avait un son doux. Alors, si Manitas la retrouve, je veux bien lui échanger contre une autre guitare de son choix !
La guitare, pour vous, c'est autre chose qu'un simple instrument de musique...
C'est ma compagne, c'est évident. Où que j'aille, j'amène une guitare. D'ailleurs, cela me pose parfois des problèmes, notamment aux États-Unis, dans les avions : on veut me faire payer une place à plein tarif pour ma guitare !
Cette passion pour la guitare remonte loin dans votre passé.
À vrai dire, j'ai commencé
par la mandoline. À l'âge de quatre ans. C'est mon père
qui m'a initié à cet instrument. On n'avait pas les moyens de
se payer une mandoline, aussi on allait chez des amis qui en possédaient
une. Chaque fois, je grattais, je trouvais des notes, et, tout d'un coup, je
montais la gamme ou je jouais un air, maladroitement. Il faut dire que j'avais
un père admirable. Il savait chanter joliment et il m'a enseigné
des chansons folkloriques du monde. Par la suite, ma sur aînée
a appris le piano et moi, le violon. Cet instrument m'épouvantait et
provoquait en moi un traumatisme profond. Je ne pouvais expliquer pourquoi.
J'aurais préféré apprendre le piano, qui est une sorte
d'ordinateur d'émotions. J'ai joué du violon par force, pendant
une douzaine d'années, jusqu'à l'âge de dix-neuf ans. J'étais
alors en classe de mathématiques spéciales au lycée Henri
IV, à Paris. J'ai déposé mon violon sur une des tablettes
de la salle d'études et je l'ai perdu... Et je me suis mis à la
guitare. Ce fut une libération ! Bien entendu, j'ai pris des cours, acheté
des méthodes, fréquenté des guitaristes.
Aussi, lorsque j'ai bifurqué de mon métier d'ingénieur
vers la chanson, je me suis accompagné, tout naturellement, à
la guitare. J'ai chanté et joué de la guitare dans des petits
bistrots, comme le Port du Salut ou la Colombe, derrière
Notre-Dame. Et puis, un jour, la célébrité est venue. J'ai
continué à jouer, même si, au fil des années
comme je vous l'ai dit , j'ai perdu du doigté. En tout cas, je
ne sais pas écrire de chanson sans m'aider de la guitare. Il faut dire
que pour les chansons d'amour, elle n'a pas son pareil. Vous ne trouvez pas
?
- Que si !
Propos recueillis par Pierre Lafitan