QUARANTE ANS DE « HAMBURGER MUSICAL »

L'industrie florissante de la chanson insignifiante

par Pierre LAZULY


Douze ans avant la naissance de Lara Fabian, le réalisateur André Halimi réunissait pour un débat les interprètes qui, selon lui, représentaient les défenseurs de la bonne chanson, en dépit des commerçants, des mafias de toutes sortes, des faux mécènes et puissants de ce monde qui ont jeté leur dévolu sur la chanson (1). Georges Brassens, Boris Vian, Henri Salvador et Guy Béart allaient en profiter pour vilipender l'industrie musicale, alors naissante, et mettre en cause ces nouveaux producteurs qui engagent des interprètes pénibles pour leur faire chanter des chansons pénibles diffusées à tous les azimuts. Quarante ans plus tard, portées par une nouvelle génération d'interprètes, les chansons pénibles sont plus que jamais présentes. Victoire du show-business sur la chanson, constate le chanteur et journaliste Jacques Bertin. Victoire du bulldozer rythmique sur la fluidité lyrique, de la musique sur le mot et le vers, de la puissance sur la nuance, de la danse sur le sens. Quinze ans de débâcle où le show business français, tout en éliminant la chanson d'auteur, se révéla incapable de résister à l'offensive anglo-saxonne (2)  L'instauration de quotas radiophoniques (40 à 50 % du temps d'antenne consacré à la chanson française) allait certes diminuer la proportion de chansons anglo-saxonnes sur les antennes nationales, mais qui devait en profiter ? Une poignée de valeurs sûres déjà surmédiatisées. Un décret impose alors un quota de nouveaux talents. L'industrie musicale allait en fabriquer sur mesure, formatés, plus pénibles encore que leurs aînés. On s'est aperçu que la musique pouvait rapporter beaucoup d'argent si elle était très diffusée, explique Philippe Val. Et le cauchemar a commencé. Ce don des dieux est devenu une hydre, un facteur de pollution, une peste qui profite de notre absence de défense physiologique pour s'immiscer, contre notre gré, dans notre mémoire, dans nos neurones, et pour violer nos goûts personnels (3). La mauvaise chanson se glisse partout et nul ne peut y échapper ; la bande originale d'une piètre comédie musicale bêle sans relâche dans tous les restaurants, les parkings et les supermarchés. Il y a une certaine considération en France pour la mauvaise chanson, constatait déjà André Halimi en 1958. Elle rapporte, elle a un standing et on la respecte. Elle a son rôle à jouer dans l'élaboration des fameuses musiques d'ambiance, insignifiantes et vaguement réconfortantes, propices aux activités commerçantes.

 

L'exploitation commerciale de la foule sentimentale

Les programmes musicaux qui font le charme de nos grandes surfaces sont, comme ceux des radios commerciales, générés par un ordinateur selon un algorithme tenu secret. Leur élaboration relève en effet de l'alchimie : seul un ordinateur est capable de respecter à la fois le format de la station et les quotas, de trouver un équilibre entre la promotion tapageuse des nouvelles nouveautés et la rediffusion perpétuelle de quelques centaines de golds, ces vieux tubes éprouvés. Le choix des chansons dignes de figurer à l'antenne ne doit d'ailleurs lui-même rien au hasard : avant toute diffusion, les titres retenus par le programmateur sont testés en auditorium ; il s'agit de déterminer les réactions de  l'auditeur moyen dès la première écoute du morceau.

Pour être retenue, la nouveauté doit accrocher l'auditeur dès les premières secondes. La méthode, visant à réduire au minimum le risque de zapping, ne manque pourtant pas d'effets pervers. L'opposition que l'on peut faire entre deux écoles de compositeurs et d'auteurs de chansons est la suivante : il y a ceux qui essaient de faire pareil et ceux qui essaient de faire différemment, analysait Boris Vian. C'est comme ça dans tous les arts. Hélas, les seuls titres susceptibles d'accrocher l'auditeur dès la première écoute sont aussi ceux qui se rapprochent le plus de ce qu'il a pour habitude d'entendre. L'utilisation de panels encourage ainsi le conformisme et l'application systématique des mêmes recettes : une musique suffisamment proche des mélodies connues et des paroles si possible d'une infinie niaiserie.

La radio se désintéresse totalement de pervertir de la sorte le goût des gens, avait aussi affirmé Boris Vian ; le seul objectif du diffuseur étant, bien évidemment, de maintenir et si possible améliorer sa part d'audience. Mais cette logique de l'Audimat (ici Médiamétrie) aboutit, on le sait, à la disparition de la diversité culturelle, à une rapide éradication du sens. Les coups de coeur de l'animateur n'ont déjà plus leur place à l'antenne ; les goûts et opinions personnelles, l'originalité sont bannis. Il suffit simplement à l'animateur de suivre le conducteur produit par l'ordinateur, et de respecter à la lettre les instructions intervention recommandée : encourager l'auditeur à aller voir un film que la radio parraine, et surtout annoncer les disques à venir afin de ne pas perdre ce cher auditeur dans le prochain tunnel publicitaire. Quelques minutes plus tard, la fidèle paire d'oreilles sera récompensée par la énième diffusion d'un titre qui lui rappellera – forcément – un vieux chagrin d'amour. Toute programmation musicale efficace parie en effet avant tout sur notre fibre sentimentale. Ne sommes-nous pas, comme l'a chanté Souchon, une foule sentimentale ? Qui ne s'est pas reconnu dans ce refrain : On a soif d'idéal, attirés par les étoiles, les voiles, que des choses pas commerciales ? L'ironie du sort voulait que cette chanson – belle, au demeurant – soit matraquée, des mois durant, sur toutes les radios commerciales, enchaînée sans état d'âme à de vulgaires réclames… Le climat d'insignifiance régnant à l'antenne parvient en effet à créer chez l'auditeur une sorte de dépendance lénifiante, un plaisir indéniable à l'écoute de certaines mélodies, mais le texte est quant à lui étrangement démonétisé. L'auditeur peut apprécier les paroles, les chantonner, sans pour autant comprendre le sens – lorsqu'il y en a un – de ce qu'il est en train d'écouter. Les paroles n'ont, de toute façon, qu'une importance très relative : on peut dire que la musique les frappe d'abord, et les paroles, quelles qu'elles soient, leur servent à se souvenir de la mélodie qui leur plaît, disait à ce propos Georges Brassens. Les textes doivent cependant être suffisamment légers pour maintenir l'auditeur dans sa plaisante torpeur, faite de vagues sentiments d'amour et de désirs d'achat provoqués. Et c'est précisément pour ces raisons que la chanson d'auteur dérangeait, comme l'écrit Jacques Bertin : Elle dérangeait les mondialistes, les ultra-libéraux, les européistes, avec son permanent rappel de ce que nous sommes, nous autres, pas des homo-économicus, pas de la chair à ordinateur, mais des hommes. Dérangeait par son aisance à produire du sens. L'industrie musicale s'attache au contraire à produire l'environnement sonore le plus insignifiant possible, c'est-à-dire le plus apte à distiller dans nos véhicules ou dans nos cuisines une ambiance de supermarché.

L'instrumentalisation du patrimoine musical

Les programmateurs n'hésiteront pas, pour cela, à s'approprier de la façon la plus perverse le patrimoine musical : en ne faisant connaître de celui-ci que les titres compatibles avec leur stratégie. Le groupe Zebda peut ainsi Tomber la chemise à l'antenne, mais il est prié de laisser au vestiaire le trop dérangeant Le bruit et l'odeur . De Léo Ferré, on ne diffusera que les deux titres les plus accessibles, Avec le temps et C'est extra , et on laissera Florent Pagny lui rendre hommage en interprétant Jolie môme sur un air de techno.

Nino Ferrer, lui, n'arrivait plus à supporter cette censure de fait : ses derniers albums, plus profonds, moins variétés , étaient boudés par les programmateurs qui avaient décidé, une fois pour toutes, qu'il resterait éternellement l'auteur du Sud , des Cornichons et de Gaston . Le 13 août 1998, Nino Ferrer choisissait de se donner la mort ; pour tout hommage, les programmateurs des stations commerciales allaient augmenter, durant quelques jours, le nombre de diffusion de ses titres homologués… L'auditeur ne découvrirait pas à l'antenne les plus récentes chansons de l'auteur des Cornichons. Il avait su rester présent dans la discrétion et nous émouvoir, notamment avec Le Sud, retiendrait de lui le communiqué de l'Hôtel Matignon. Bien peu s'interrogèrent alors sur les véritables raisons de sa présence dans la discrétion. Et même si, comme l'affirmait Brassens, la chanson peut se passer du plus grand nombre, même si la chanson d'auteur parvient encore, malgré tous ces obstacles, à tracer son chemin, il est toujours difficile d'accepter que les calculs cyniques de quelques opérateurs radiophoniques imposent une censure de fait sur la chanson de qualité alors que nous assaillent, dans tous les lieux publics, les représentants pénibles de ce qu'il faut bien appeler la chanson unique.

PIERRE LAZULY

 

(1) Les propos d'André Halimi, Boris Vian et Georges Brassens sont extraits du débat Les véritables héritiers de la bonne chanson espèrent triompher malgré la conspiration de la médiocrité, paru dans Music-Hall, numéro 38, mars 1958, puis dans La belle époque, recueil de textes de Boris Vian, Le Livre de Poche.
(2) Jacques Bertin, Une renaissance de la chanson ?, Politis, 21 juillet 1999.
(3) Philippe Val, Fin de siècle en solde, Le Cherche-Midi éditeur, Paris, 1999.

 

© Les Chroniques du Menteur, 1999
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